L'Histoire des Grands-Mères de la Place de Mai

Enfants disparus ou nés en captivité. Le drame des enfants disparus dans notre pays, la République d'Argentine, est l'une des conséquences du "Processus de réorganisation nationale", que la dictature militaire, au pouvoir entre 1976 et 1983, met en œuvre..

Ces enfants sont ceux des nôtres, disparus également. De nombreux bébés ont été enlevés avec leurs parents, certains après que leurs parents ont été tués, et d'autres sont nés dans les centres clandestins où leurs mères étaient détenues après avoir été séquestrées à différents stades de leur grossesse.

Nous, les grands-mères de ces bébés, cherchons désespérément à les retrouver et, au cours de ces recherches, nous nous sommes rassemblées. Ainsi, en 1977, l'organisation non gouvernementale des Grands-Mères de la Place de Mai ("Abuelas de Plaza de Mayo") est créée, ayant pour but unique la restitution de nos petits-enfants. Nous n'avons de cesse d'enquêter sur la disparition de nos enfants et de nos petits-enfants, dans l'espoir de les retrouver.

En tant que mères, nous menons une double enquête, car nous demandons la restitutions de nos petits-enfants, tout en continuant à chercher leurs parents : nos fils et nos filles.

Le jour où nos enfants (qui attendaient pour la plupart un enfant) ont disparus, nous avons fait tous les tribunaux, tous les bureaux, tous les orphelinats, tous les centres d'accueil, nous avons cherché partout pour les retrouver. Nous nous sommes présentées devant les tribunaux, les gouvernements militaires successifs, la Cour Suprême et les hiérarchies ecclésiastiques, sans jamais obtenir de résultat. Nous nous sommes finalement adressées aux organisations internationales telles que les Nations unies et l'Organisation des États américains, toujours en vain.

En 1977, nous avons commencé à nous battre pour la restitution de 13 enfants. En août 2004, plus de 400 enfants étaient inscrits comme disparus. Néanmoins, nous savons qu'environ 500 enfants ont été enlevés. Dans nombre de cas, leurs familles n'ont pas déclaré les enlèvements des enfants, soit parce qu'elles ignoraient qu'il était possible de le faire, soit parce qu'elles ne savaient pas que leurs filles étaient enceintes au moment de leur disparition.

Les enfants disparus ont été privés de leur identité, de leur religion, et de leur droit de vivre avec leur famille, en d'autres termes, de tous les droits qui sont nationalement et internationalement reconnus comme des droits fondamentaux de l'homme.

Ce que nous demandons est simple : Que les enfants qui ont été enlevés au titre de la répression politique soient rendus à leurs familles légitimes.



Procédures pour la Recherche de Nos Petits-Enfants

Depuis 1976, nous avons enquêté:

  • Dans les tribunaux locaux et fédéraux, notamment concernant les cas d'accord d'adoption et ceux des enfants NN (sans noms) qui auraient pu être enregistrés dans ces tribunaux.

  • Sur toutes les naissances enregistrées dans les bureaux du gouvernement après que les exigences légales applicables ont été satisfaites au titre de ce genre d'enregistrement.

  • À partir de 1997, nous avons commencé les campagnes d'information afin d'attirer l'attention des jeunes gens (dont l'âge approchait celui de nos petits-enfants) qui auraient pu avoir des doutes concernant leur véritable identité et pour les guider vers les Grands-Mères. Les résultats ont été très positifs


Nous continuons à publier des annonces dans les journaux locaux, que nous savons lus par des personnes ayant des informations relatives aux enlèvements, mais qui gardent le silence, soit parce qu'elles sont complices, soit parce qu'elles ont peur. Par ailleurs, nous distribuons des prospectus et des affiches avec les photographies des enfants disparus et les détails de leur disparition.

Lorsque des rapports sont produits, toute l'information est classée dans des fichiers contenant chacun les accusations personnelles, les détails de la disparition, les photographies de l'enfant et de ses parents, les documents d'identité, et les habeas corpus qui ont été déposés, entre autres informations. Chaque individu partie à la dénonciation doit signer l'ensemble de ces documents. Est joint un certificat de la grossesse de la mère lorsque la détenue était enceinte, ou un certificat de naissance de l'enfant en cas d'enlèvement après la naissance.

Dans notre discours, nous insistons sur le fait que nos petits-enfants n'ont pas été abandonnés ; qu'ils ont le droit de renouer avec leurs racines et leur histoire ; que leurs familles n'ont jamais cessé de les chercher.

Depuis 30 ans, nous avons retrouvé 87 des enfants disparus, dont 4 ont été retrouvés par des commissions gouvernementales et 2 par CLAMOR, le Comité de défense des droits de l'homme dans le Cône Sud. Certains de ces enfants sont déjà retournés vivre entourés de leurs familles légitimes et se sont parfaitement intégrés. D'autres vivent encore avec les familles qui les ont élevés mais ont des liens très forts avec leurs grands-mères et leurs familles d'origine. En faisant partie de deux familles, les enfants ont recouvré leur identité.

Un grand nombre d'enfants disparus ont, quant à eux, vu leur identité complètement effacée. Dans ces cas-là, nous nous basons sur la science actuelle pour prouver qu'ils sont membres d'une famille particulière. Dans ce but, nous nous reposons sur la communauté scientifique dans les domaines de la génétique, de l'hématologie, de la morphologie et bien d'autres.

Grâce aux efforts que nous avons fournis et à notre participation à la Convention internationale relative aux Droits de l'enfant, nous avons pu appuyer l'intégration des articles 7, 8 et 11, sur le droit à l'identité et qui sont désormais connus comme les " clauses argentines ". Cette Convention internationale a, par la suite, été intégrée à la Constitution argentine, en vertu de la Loi N° 23.849.

En 1992, en conséquence directe de la pétition que nous avons organisée, le Pouvoir Exécutif National de notre gouvernement a créé la CONADI, la Commission nationale pour le droit à l'identité. L'objectif principal de cette organisation est d'assister les jeunes adultes qui doutent de leur identité dans leurs recherches sur les documents existants et leurs démarches d'analyse de sang. Ces analyses sont pratiquées par la Banque nationale de données génétiques, qui a le pouvoir de les réaliser sans intervention légale.